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Que sont devenues les confédérations ouvrières et la classe ouvrière ?



Dans cette période troublée et, à bien des égards, dangereuse pour la démocratie et pour la paix, l’une des grandes interrogations est celle de savoir s’il existe encore en France des confédérations ouvrières et une classe ouvrière.
 Au cas précis, poser la question est déjà y répondre.
Pour moi, converti aux valeurs de la Charte d’Amiens (j’utilise le mot converti pour montrer que pour moi la Charte d’Amiens n’est pas un dogme, mais une posture syndicale indispensable) l’attitude des confédérations françaises n’est plus représentative du syndicalisme de classes.
Le dernier bastion, mais il serait peut-être plus exact de dire le seul rempart que constituait cette Charte est tombé au cours de ces dernières années.
Il reste peut-être quelques croyants mais assurément plus aucun pratiquant.
C’est ainsi que l’on est passé du délégué syndical au partenaire social et par conséquent de la lutte de classes à la collaboration de classes, sans pour autant tomber dans la pratique de l’encyclique Rerum novarum.
Curieusement et paradoxalement, les dernières batailles de classes de 1995, dont l’ampleur équivalait aux mobilisations de 1968, ont sonné le glas de la lutte de classes. Les mois et les années qui suivirent ont vu les revendications s’estomper et progressivement disparaître.
A titre d’exemple, les 37 ans et demi pour les retraites figuraient de moins en moins sur les calicots dans les manifs.
Le dernier coup de grâce à cette revendication fut donné en 2003 où les appareils syndicaux ont fait petits bras lors des mouvements organisés pour s’opposer à l’alignement des retraites de la Fonction Publique sur le régime général.
Depuis, la généralisation des 40 ans fut actée par les confédérations syndicales, ce qui a permis au pouvoir politique de pousser les feux des 41 ans dès 2012 et repousser la limite d’activité à 70 ans d’âge.
Opportunément le pouvoir avait conduit parallèlement la réforme des retraites de la Fonction Publique et l’acte II de la décentralisation/régionalisation, ce qui a eu pour effet de scinder les raisons de l’action et par conséquent d’en réduire l’ampleur. Il restait à faire tomber les régimes spéciaux, ce fut fait quelques mois plus tard.
Par la suite, les acquis sociaux arrachés essentiellement pendant les dites « trente glorieuses » s’appuyant sur les principes du Conseil National de la Résistance, disparurent les uns après les autres. Le dernier en date fut l’instance paritaire de l’UNEDIC créée en 1958.
Puis le mouvement syndical, après une relative passivité devant l’avidité patronale, opéra un nouveau tournant, celui de la contractualisation des reculs sociaux au prétexte de moderniser les rapports au travail.
De ce point de vue, 2008 restera une période marquante.
L’accord sur la dite modernisation du marché du travail (rien que le titre… « marché du travail » est sans ambiguïté) a fragilisé l’assurance de pérennité dans l’emploi  par l’allongement de la période d’essai et risque d’endommager les conditions de travail par la promulgation du contrat de mission.
Faut-il souligner que ces reculs sociaux ont été couverts par la fumeuse flexicurité ?
Le deuxième acte de contractualisation des reculs sociaux et plus exactement des reculs syndicaux fut la « Déclaration commune » (patronat et des confédérations syndicales) conduisant à une forte remise en cause du droit syndical en France. En résumé, le seul acquis syndical (je précise bien syndical) de 1968, la reconnaissance de la section syndicale dans l’entreprise par la libre désignation du délégué syndical est, de ce fait, enterrée.
Cette dite Déclaration commune a permis au Parlement, à la demande du Gouvernement de légaliser cette déclaration qui n’avait pas reçu le label « accord » pour ne pas s’exposer à une contestation juridique des non signataires.
La loi du 20 août 2008 marque un fort recul du droit syndical d’autant, qu’en plus, elle permet à des listes non syndicales de présenter des candidats dès le 1er tour des élections (C.E./D.P/C.A.P. et C.TP.….) C’est le risque d’un retour du syndicalisme jaune.
Sous la pression de la base, les confédérations ont organisé les manifestations des 29 janvier et 16 mars 2009.
Ces deux journées de mobilisation, d’une ampleur rarement atteinte, n’ont pas trouvé de suite positive pour la satisfaction des revendications. Encore aurait-il fallu que les revendications fussent claires et précises !!!
Comment peut-on mettre quasiment un point final à ces immenses mobilisations ? Ne parlons pas de la comédie des 1er mai et 16 juin. Mesure t’on la déception des milliers de manifestants laissés à l’abandon ? Comment s’étonner que des syndicats d’entreprises livrés à eux-mêmes en viennent à des solutions extrêmes et sans lendemain ?
Le sommet n’a-t-il pas été atteint quand des salariés d’une entreprise de fabrication de chaudières conscients de la fin du site industriel se sont fait photographier quasiment nus, pendant que d’autres composaient une chanson tournant en boucle sur internet pour attirer l’attention sur leur sort ? La lutte prend, dans ce cas, des formes surréalistes.
 Il paraît également curieux de revendiquer la grève interprofessionnelle quand on se qualifie de partenaire social. Et pourtant, la grève générale devient urgente, mais cela se prépare au-delà des incantations.
Tout ceci ne doit rien au hasard. On ne peut oublier le rôle de chaperon que joue la confédération européenne qui connaît davantage les membres de la commission et du patronat européen que les salariés de France Télécom, les ouvriers des manufactures de pneus en difficultés, ainsi que ceux des équipementiers automobiles…
La deuxième interrogation est celle de savoir s’il existe encore une classe ouvrière.
Une fois de plus, ma réponse est non. Pourquoi non ?
Est-ce que parce que la situation du monde ouvrier s’est à ce point améliorée que l’abolition du salariat et du patronat serait à portée ? Bien évidemment, non.
Est-ce parce qu’il n’y a plus de mineurs de fond exposés à la silicose, d’ouvriers de forge, poitrail à nu face à la fournaise des hauts fourneaux, d’ouvriers agricoles coupant les blés à la faux sous le cagnard ? La réponse est non.
Certes, globalement, le travail physique a disparu, remplacé par l’activité cérébrale. L’un des exemples les plus frappants est celui du chef mécanicien de locomotive à vapeur roulant à 120 km/h remplacé par le machiniste de TGV frôlant les 300 km/h soumis à une concentration de tous les instants.
Dans les deux cas, activité physique et activité cérébrale, le lien de subordination du salarié à l’employeur est resté rigoureusement identique. Dans certains cas, il s’est même renforcé.
Si l’appellation « classe ouvrière » devient de plus en plus difficile à utiliser, c’est que progressivement la technologie aidant, la barrière de classes est artificiellement tombée.
A ce stade, je voudrai rappeler ce que disait à la fin du 19ième siècle Fernand Pelloutier, secrétaire général de la Fédération des Bourses du Travail «ce qui manque à l’ouvrier, c’est la science de son malheur »
Plus d’un siècle s’est écoulé depuis cette déclaration et nous en sommes toujours au même point.
Bien conscient de cet état de fait, le capitalisme a mis en place une stratégie perverse, même si elle n’est pas nouvelle dans son principe, faire croire au salarié qu’il est l’égal de son employeur sous la formule très collaboratrice « Nous sommes tous dans le même bateau »
La concrétisation de cette vision est l’actionnariat dit populaire dont on sait qu’il conduit directement à l’auto exploitation. L’objectif de toujours améliorer la rentabilité des dividendes des actionnaires conduisant à durcir les conditions de travail des salariés, voire à les exclure de l’entreprise.
Puis progressivement, l’affairisme a enfermé le salarié dans la camisole du consumériste. L’exemple de salariés organisés pour imposer le travail du dimanche s’opposant aux syndicats de salariés défendant le droit au repos dominical est très éclairant.
Cette « conquête » serait sans objet si les magasins ouverts le dimanche et les jours fériés ne faisaient pas le plein de consommateurs/salariés.
Est-ce la bourgeoisie qui forme le gros des troupes ? Certainement pas. Elle préfère les greens de golf, les salles de théâtre, les opéras etc…
Ce sont donc bien les salariés qui transforment les lieux de chalandises en centre de loisirs.
 Les dérives en matière de pouvoir d’achat minent également la pratique de classes.
En refusant de se battre collectivement sur le lieu de travail pour obtenir des augmentations générales de salaire, les salariés ont préféré la formule individuelle du crédit, même pour les achats les plus modestes.
Des banques et des compagnies d’assurances (ce sont les mêmes) se sont organisées pour faciliter les contacts. Ainsi apparurent les établissements financiers par téléphone et par internet.
L’ « avantage » de ce système fait que ces entreprises peuvent alléger leurs coûts de fonctionnement, dit plus clairement licencier du personnel ou ne pas embaucher.
Ainsi, l’avantage est double pour l’affairisme, renforcer la dépendance du salarié/consommateur au capital et licencier des salariés ou pour le moins ne pas embaucher au prétexte du comportement du consommateur.
On retrouve d’ailleurs cette logique avec la future robotisation des caisses d’hypermarchés.
Je pourrai citer d’autres exemples, mais cela ne me paraît pas utile. Cette présentation rapide suffit à démontrer dans quelle situation nous nous trouvons.
 
Je considère que la période actuelle est plus complexe que celle vécue à la fin du 19ième siècle.
A cette époque, les ouvriers avaient faim de libertés. Ils étaient combatifs et solidaires, ils étaient dans une période de conquêtes. Ils voulaient définitivement ancrer la République, le sommet en fut la Commune, la liberté de coalition fut arrachée en 1864, la première confédération ouvrière fut créée en 1895 et la section française de l’internationale ouvrière a vu le jour en 1905.
Aujourd’hui, la situation est très différente. L’individualisme a investi la société et miné la solidarité ouvrière. Le progrès technologique a conduit à privilégier une société gadgétisée au détriment des fondamentaux humanistes.
Je considère que pour construire une société plus solidaire, plus juste, plus humaine, il faudra accepter des remises en cause.
Mais pour reprendre une expression populaire « c’est pas gagné »
Cependant, il faut craindre que même si la bonne volonté existe, les organisations politiques et syndicales ne peuvent porter à leurs programmes de telles remises en cause au risque de le payer au prix fort au plan électoral. Or, notre système repose quasi exclusivement sur le verdict des urnes et la conscience populaire n’est pas en situation d’entendre ces vérités.
Il faut donc multiplier les structures d’émancipation et le secteur associatif est adapté pour assumer ce rôle.
Ceci étant, j’ai quelques craintes quant à la mise en place de comités de correspondance liés entre eux.
Depuis une bonne dizaine d’années, je fréquente ces lieux. Ils sont, certes, des endroits d’expression libre mais, on y entend parfois de curieux avis, souvent de bons bilans, de bons constats et rarement, pour ne pas dire jamais, de propositions crédibles. J’ai été sidéré un jour dans une réunion où le thème était les privilèges, quand un homme se réclamant de gauche déclara qu’il était contre les privilèges, contre tous les privilèges précisant sa pensée en affirmant que le RMI est un privilège à abolir !!!
Il faudrait trancher une bonne fois pour toute. Quelle gauche a notre faveur ? La collectivisation des moyens de production ou la libre entreprise régulée à l’exemple des acquis du Conseil National de la Résistance.
Pour ma part, le choix est définitivement fait. J’attends toujours l’exemple d’une société collectiviste qui ne se transforme pas en régime liberticide.
L’homme est ainsi fait, sauf à lui imposer un format, le pouvoir doit obligatoirement s’adjoindre un contre-pouvoir.
Par ailleurs, il me semble injuste, pour ne pas dire inconvenant, de critiquer des initiatives comme « la planification écologique » Avant de porter un jugement de valeur, ayons la patience d’attendre la publication du contenu. Cependant, par exemple, si la sortie planifiée du nucléaire est une banalité parce que cette énergie ne recèlerait aucun danger, alors le problème des déchets est réglé. Il y aura bien des défenseurs de cette énergie pour stocker quelques fûts radioactifs dans leur jardin ou sur leur balcon !
 
Article publié le 28 septembre 2009